| ESCALADE | |
Cé qu'è lainô
1
Cé
qu’è lainô, le Maitre dé bataille,
Celui qui est en haut, le Maitre des Batailles
Que
se moqué et se ri dé canaille,
Qui se moque et se rit des canailles
A
bin fai vi, pé on desande nai,
A bien fait voir, par une nuit de samedi,
Qu’il
étivé patron dé Genevoi.
Qu’il était patron des Genevois
2
I
son vegnu le doze de dessanbro,
Ils sont venus le douze décembre,
Pè
onna nai asse naire que d’ancro
Par une nuit aussi noire que d’encre
Y
étivé l’an mil si san et don,
C’était l’an mil six cent et deux,
Qu’i
veniron parla ou pou troi tou
Qu’ils vinrent parler un peu trop tôt
3
Pè
onna nai qu’étive la pe naire
Par une nuit qui était la plus noire,
I
veniron ; y n’étai pas pè bairè :
Ils vinrent ; ce n’était pas pour boire :
Y
étivé pè pilli nou maison,
C’était pour piller nos maisons,
Et
no tüa sans aucuna raison.
Et nous tuer, sans aucune raison
4
Petis
et grans, ossis an sevegnance :
Petits et grands, ayez en souvenance
Pè
on matin d’onna bella demanze,
Par un matin d’un beau dimanche,
Et
pè on zeur qu’y fassive bin frai,
Et par un jour où il faisait bien froid,
Sans
le bon Di, nos étivon to prai !
Sans le bon Dieu, nous étions tous pris !
5
On
vo dera qu’étai cela canaille.
On vous dira que c’était la canaille.
Lou
Savoyar contre noutra mouraille
Les Savoyards contre notre muraille
Trai
eitiellé on dressia et plianta,
Trois échelles ont dressé et planté,
Et
par iqué dou san y son monta
Et par là deux cents sont montés.
6
Etian
antra, veniron u courdegarda,
Etant entrés, ils vinrent au corps de garde
Yo i firon onna ruda montada.
Où ils firent
une rude montre.
Is
avion tenaillé et marté
Ils avaient des tenailles, des marteaux
Qu’étivon
fai avoi du boun acié,
Qui étaient faits avec du bon acier,
7
Pè
arraci lou cliou et lé saraille,
Pour arracher les clous et les serrures,
To
lou verreu et tota la féraille
Les verrous et toute cette ferraille
Qu’on
rencontré an dé pari andrai,
Qu’on rencontre en pareils endroits
Et
qu’on bouté pè n’eitre pas surprai
Et qu’on met pour ne pas être surpris
8
On
citablio es avivon forcia ;
Ils avaient pénétré dans une étable ;
Et
d’on petar qu’is avivon teria,
Et, avec un pétard qu’ils avaient tiré
I
coudavon deiza eitre à sevau :
Ils croyaient déjà être à cheval :
I
n’étivon pas assé monta yo.
Ils n’étaient pas assez montés haut.
9
Sen
Altessé dessu Pincha étive.
Son Altesse se trouvait dessus Pinchat.
Yon
d’antre leu s’ancoru pè li dire
Un d’entre eux accourut pour lui dire
Que
le petar avai fai son aifour,
Que le pétard avait fait son effort,
Qu’on
alavé fare antra to le grou.
Qu’on allait faire entrer tout le gros.
10
Es
avivon delé lanterne seurde
Ils avaient des lanternes sourdes ;
Contrefassion
celé grousse greneuille.
Ils contrefaisaient les grosses grenouilles.
Y
étivé pè alla et vegni,
C’était
pour aller et venir,
Pè
que zamai nion lou pu décrevi.
Sans que jamais on les pût découvrir.
Le
chant comprend 68 strophes. Les 1, 2, 4, et la dernière, sont devenues le chant
national de la République et canton de Genève. La plupart des chansons sur
l’Escalade (nommée aussi souvent « L’entreprise » ou « La
surprise »), sont intitulées d’après le premier vers.
La
forme de « desande », pour samedi, fut celle qui résista le plus
longtemps dans le parler franco-provençal pour désigner ce jour-là. Dans ces
premiers couplets, on apprend que les Savoyards avaient dressé trois échelles.
Le canon en bris une, et les deux autres furent réutilisées par les Genevois
quand ils tentèrent plus tard de prendre le château d’Etrembières. En vain.
Le combat est maintenant engagé, un pétard a fait sauter la porte de
l’écurie de la maison Piaget (l’estable, dit le Vray Discours). Le
domestique Abraham de Baptista va bientôt mourir, de même que l’ancien
syndic Jean Canal. Prévenu du bon engagement de ses troupes le duc de Savoie
envoie des courriers à Turin et à Paris pour annoncer la prise de Genève. Ce qui était fort prématuré. Le cri de reconnaissance des Savoyards, dans
cette nuit d’encre, était celui de grenouille. Une mauvaise idée : par
un froid aussi vif, les batraciens étaient cois et ne coassaient pas
11
Picô
vegnai avoi grande ardiesse.
Picot venait avec grande hardiesse,
Pè
fare vi qu’il avai de l’adresse,
Pour faire voir qu’il avait de l’adresse,
I
volivé la pourta petarda :
Il voulait faire sauter la porte :
Y
et iqué yo i fu bin attrapa.
Et c’est ici qu’il fut bien attrapé.
12
I
volivé fare de tala sourta
Il a voulu faire de telle sorte
Qu’are
volu tot eifondra la pourta,
Que toute la porte s’effondrât ;
Et
l’are mé pè brelode et bocon ;
Il l’aurait mise en lambeaux et morceaux ;
Poi
sare alla to drai dessu le pon.
Puis serait allé tout droit sur le pont.
13
Lou
pon-levi, i lous arion bassia,
Les ponts-levis ils les auraient abaissés,
Arion
outa to ce qu’are anpassia,
Ils auraient ôté tout ce qui les gênait,
Pè
fare antre l’escadron de Savoi.
Pour faire entrer l’escadron de Savoie.
Vo
lou verri bin tou an désarroi
Vous les verrez bientôt en désarroi.
14
Car
on seudar qu’aperçu to sozice,
Car un soldant qui aperçut tout cela,
To
bellaman bouta bas la coulice,
Tout bellement bouta bas la coulisse,
Poi
va cria qu’y se fallai arma,
Puis alla crier qu’il se fallait armer,
U atraman no sarion to tüa.
Ou autrement
nous serions tous tués.
15
I
fu hassia quemant delé harbette,
Il fut haché comme des herbettes,
Poi
anfela queman dés allette
Puis enfilé comme des alouettes ;
I
fu créva queman on fier crapio,
Il fut crevé comme un fier crapaud,
Et
poi saplia queman dés atrio
Et puis taillé comme des atriaux.
Nous voici
maintenant à la porte Neuve. Le pétardier Picot s’avance, le soldant Isaac
Mercier, dit Giles, va faire choir la Gerse. Geste décisif qui sauve Genève.
On a également ici quelques indications sur la gastronomie de l’époque :
alouettes en brochette, herbettes, et atriaux. Ces derniers étant des boulettes
de foie de porc haché, et enroulées dans de la crépinette (péritoine).
16
Drai
u cliossi, on va sena l’alarma ;
Droit au clocher, on va sonnerl’alarme ;
En même tan, on
crie .
« E armé !
é armé !
En même temps, on crie : « Aux armes ! »
De
to andrai on vi dé zan sourti,
De tous endroits on vit des gens sortir
Qué
desivon : « Y fau vaincre u mouri. » Qui
disaient : « Il faut vaincre ou mourir !»
17
Is
alaron vitainan su la Treille ;
Ils s’en allèrent vite sur la Treille ;
Yon
d’antre leu s’avança pé adresse :
Un d’entre eux s’avança avec adresse
Et
fi alla queri lé mantelet
Et fit aller chercher les mantelets
Pè
s’an servi queman de parapet.
Pour s’en servir comme de parapets.
18
I
roulavon d’onna tala fouria !
Ils roulaient avec une telle furie !
Et
pè bouneur is étivon rouillia ;
Et par bonheur ils étaient tous rouillés ;
I
fassivon ancora mai de brui
Ils faisaient encore plus de bruit
Qu’on bovairon ato cin san
chouari.
Qu’un
bouvier avec cinq cents charrues.
19
Pè cé moyan on prai le cordegarda,
Par ce moyen on prit le corps de garde,
Yo l’ennemi fassive bouna garda ;
Où l’ennemi faisait bien bonne garde ;
Le falliu bin quitta é Genevoi,
Il fallut le laisser aux Genevois,
U désonneur de tota la Savoi.
Au déshonneur de toute la Savoie.
20
Lou Savoyar vito priron la fouita,
Les Savoyards vite prirent la fuite,
Quant i viron ranversa la mannita
Quand ils virent renverser la marmite
Yo is avion bota couaire à dina
Où ils avaient mis cuire le dîner
Pé to celeu qu’is avion aineina.
Pour tous ceux qu’ils y avaient amenés.
Les mantelets étaient des abris légers pour la défense ou l’attaque des places fortes. A Genève, le conseiller Michel Roset les avait adaptés, pour protéger les servants de deux arquebuses lourdes montées sur roues. En réalité ces mantelets ne servirent pas, l’obscurité étant trop grande et la mêlée trop confuse. On parle aussi ici d’une marmite : patience, ce n’est pas encore la bonne !
21
Il alaron vito à la Tartasse
Ils se rendirent vite à la Tertasse
Yo l’ennemi criave de gran raze :
Où l’ennemi criait de grande rage :
« Vivé Espagne ! Arri ! Vive Savoi !
« Vive Espagne ! Hourra ! Vive Savoie !
Y è orandrai qu’on tin lou Genevoi ! »
C’est maintenant qu’on tient les Genevois ! »
22
Lou Genevoi, qu’aviron gran corazo,
Les Genevois, qui avaient grand courage,
Firon bin vi qu’is étivon dé bravo,
Firent bien voir qu’ils étaient des braves,
De se batré contre dé zan arma
De se battre contre des gens armés
Dai le manton quanqué à leur cholar.
Du menton et jusqu’aux souleiers.
23
On antandai ce vipère Alexandre
On entendait ce vipérin Alexandre
Que desivé : « Y ne vofau ran crandre
Qui disait : « Il ne vous faut rien craindre.
Las ! mous anfan, dépassi de monta !
Las ! mes enfants, dépêchez de monter
En paradi ze vofai to alla. »
En paradis, je vous fais tous aller. »
24
Sen Altessé, an granda dilijance,
Son Altesse, avec grande diligence,
Onnna pousta manda u rai de France :
Envoya une poste au roi de France :
Que Zeneva il avive surprai,
Que Genève il avait surpris,
Que cela nai il y farai son liai.
Que cette nuit il y ferait son lit.
25
« Vantre sin gris ! » se di le rai
de France,
« Ventre Saint-Gris ! » se dit le roi de France
« Que Zeneva se saye lassia prandre !
« Que Genève se soit ainsi laissée prendre !
Las ! mon couzin s’y è troi azarda ;
Las ! mon cousin s’y est trop hasardé,
I ne porra pas guéro la garda. »
Il ne pourra guère la conserver. »
Au pied des échelles, le Père Alexandre Hume, jésuite écossais, encourage les Savoyards qui montent à l’attaque : « Montez, montez braves amis, les exhorte-t-il. Ce sont les degrés du Paradis ! ». Il leur bourre les poches de billets-talismans. Notamment « une lettre écrite par notre Seigneur Jésus-Christ » et envoyée par Léon X à Charles-Quint ! C’était gros, et on se demande si la trouille peut tout faire avaler (en fait, il s’agissait de l’épître du saint Sauveur). Ces « charmes » étaient censés préserver les porteurs du fer, de l’eau, et par-dessus le marché des peines de l’enfer. Quand la débandade commença, le Père Alexandre, mal protégé lui-même, fut assommé et blessé par des Savoyards lui sautant sur le râble du haut des remparts.
26
An mémo tan, onna lettra arrive
En même temps, une lettre arrive,
Que le couda fare créva de rire,
Dont il risqua fort de crever de rire.
Que desivé : « Lou Savoyer son prai,
Elle disait : « Les Savoyards sont pris,
Lou Genevoi lou pandon orandrai.
Les Genevois les pendent maintenant.
27
Mai vaissia bin dés atré épenosse :
Cependant voici bien d’autres épisodes :
Quant i viron leu trai eitialla rotte
Quand ils virent leurs trois échelles rompues
I ne povion désandre ne monta ;
Ils ne pouvaient descendre ni monter
Y et iqué yo i furon donta.
Et c’est ici qu’ils furent domptés.
28
On leu dena d’abour la reveria :
On leur donna d’abord la réplique :
Dé Genevoi i santiron l’épia,
Des Genevois ils sentirent l’épée
Que freinavé d’onna bella façon
Qui résonnait d’une belle façon
I savion bin joui de l’espadon.
Ils savaient bien jouer de l’espadon.
29
On Saoyar, uprè de la Ounia,
Un Savoyard, auprès de la Monnaie
Y fu tüa d’on gran cou de marmita
Fut tué d’un grand coupnde marmite
Qu’onna fena li accouilla dessu ;
Qu’une femme lui expédia dessus ;
I tomba mour, frai et rai eitandu.
Il tomba mort, froid et raide étendu
30
Treize on an prai qu’étivon to an via ;
On en prit treize qui étaient bien vivants;
I desivon : « De no ossi pedia ! »
Ils disaient : « De nous ayez pitié ! »
To an coudan qu’anpayan leu rançon
Tout en croyant qu’en payant leur rançon,
I s’an irion saquion dan leu maison
Ils s’en iraient chacun dans leur maison.
La mère Royaume est entrée en scène. Elle balance sur la tête des assaillants tout ce qui lui tombe sous la main. Des outils, un fond de tonneau (qui paraît-il « fit merveille »), et finalement un lourd pot d’étain. Qui sera pieusement conservé dans la famille, puis trônera longtemps à l’Arsenal. Il disparaîtra sous l’occupation française. Les descendants de la mère Royaume se retrouveront dans de célèbres familles genevoises : les Des Arts, les Sauterr, les Humbert, les Claparède. La marmite en chocolat ? Bof ! Une bonne idée des confiseurs au XIXème siècle.
31
Mai le Conseil an granda dilijance
Mais le Conseil en grande diligence
Fi leu procè, prononça leu sentance :
Fit leur procès, prononça leur sentence :
Qu’i sarion to pandu et eitranglia
Qu’ils seraient tous pendus et étranglés
Dessu l’Oyé, celi bio béluar.
Sur l’Oie, ce beau boulevard.
32
Vaisssia vegni Messieur de la Justice
Voici venir messieurs de la Justice
Et le cheuti que quemança de dire :
Et le sautier qui commença de dire
« La Bravada, va cria Tabazan ! »
« La bravade, va quérir Tabazan ! »
« Ouai, sans failli, mnsieur, zi vai de gran. »
« Oui, sans faillir, Monsieur, j’y vais tout de suite. »
33
« Te ne sa pas : y a bin de la besogne :
« Tu ne sais pas, il y bien de la besogne :
I son treizé qu’aron de la vergogne.
Ils sont treize qui auront de la vergogne.
Y lou fau to pandré et eitranglia ;
Il les faut tous pendre et étrangler.
Dépasse-té, que ze m’an voi alla.
Dépêche-toi, car je veux m’en aller.
34
Y fau bouta de l’oudre à la potance,
Il faut mettre de l’ordre à la potence
Et poi, vai dé courde an suffisance
Et puis avoir des cordes en suffisance
Pè lou gliéta et lou bin garotta,
Pour les lier et les bien garrotter,
Qu’i ne poission ne veri ne torna. »
Qu’ils ne puissent ni virer ni tourner. »
35
Vaqua parqué tota cela canaille
Voilà pourquoi toute cette canaille
Recheutaron bin tou noutre mouraille
A ressauté bientôt notre muraille
En recheutan, i se rontion le cou,
En retombant ils se rompaient le cou,
Pè se garda du borro le licou.
Pour se garder du licou du bourreau.
La Bravade était probablement un employé du sautier. Le Conseil fit une fleur aux treize condamnés : ils ne seraient pas roués et écartelés, mais seulement étranglés et pendus. Une exquise modération, « pour éviter un courroux trop grand de la Maison de Savoie ». En ce temps-là, on savait vivre. Et mourir. Au total, on coupa la tête à 67 Savoyards et leurs corps furent jetés au Rhône. Sauf celui de Sonnaz, qui fut rendu à la comtesse sa femme. Laquelle mourut de chagrin peu de temps après.
36
On accouilla de la paille anfaraye
On jeta beaucoup de paille enflammée
Dian lou fossé, qu’è bintou allemaye.
Dans les fossés où elle s’est bientôt allumée.
On gaitivé avoi on gran plaisi
On voyait avec un grand plaisir
Que la frayeur lous avai to saisi.
Que la frayeur les avait tous saisis.
37
En attendan, i demandavon grasse,
En attendant, ils demandaient grâce,
Et privavon Noutra Dama de Grasse ;
Et ils priaient Notre Dame de Grâce ;
I fassivon le segno de la croai,
Et ils faisaient le signe de la croix
Pè se faré passa la frai dé dai.
Pour se faire passer le froid des doigts.
38
I desivon : « De no ossi pédia !
Ils disaient : « De nous aussi ayez pitié
No vo priain de no sauva la via ! »
Nous vous prions de nous sauver la vie ! »
Y étivé Sonas et Chaffardon
C’était Sonas et Chaffardon
Que ne puron zin avai de pardon.
Qui ne purent avoir aucun pardon.
39
Y avai voui zeur que dedian cela vella,
Il y avait huit jours qu’en cette ville,
On présidan de Charneri la bella,
Un président de Chambéry la belle,
Passai sanblian de rafraichi l’union
Faisant semblant de rafraîchir l’union,
Y vin trama voutra gran trehison.
Vint tramer votre grande trahison.
40
Vos aria to forcia, fenne et fellie ;
Vous auriez tout forcé, femmes et filles ;
Poi aria prai leu pe belle dépoille,
Puis vous auriez pris leurs plus belles dépouilles ;
Et poi aprè, vo les aria tüa ;
Et puis après vous les auriez tuées
Lou
Menistro, vo lous aria brula.
Les
Ministres vous les auriez brûlés.
Le président de Chambéry, venu endormir les Genevois de bonnes promesses quelques jours avant l’attaque, était le cauteleux de Rochette. Le duc de Savoie avait promis à ses troupes : « La ville étant prise, il vous faudra rester tranquille douze heures. Puis pendant deux jours, vous pourrez piller sans merci. Tuer les mâles et violer les femelles. »
41
Lou Menistro qu’étivon lou pe J ouanne,
Les Ministres qui étaient les plus jeunes,
Vo lous aria to ansaina ansanblio ;
Vous les auriez enchaînés tous ensemble ;
Dedian Roma vo lous aria meina
A Rome vous les auriez menés,
Pè lou montra à sa Satanita,
Pour les montrer à sa Satanité,
42
È cardinau et à la cardinaille,
Aux cardinaux et à la cardinaille,
Ès évèqué et à la cafardaille,
Aux évêques et à la cafardaille,
Que lous arion écorcia to vi ;
Qui les auraient écorchés tout vifs ;
Su lou sarbon i lous arion ruti.
Sur des charbons ils les auraient rôtis.
43
Pè lou Seigneur, vos aria fai la feita ;
Pour les Seigneurs, vous auriez fait la fête ;
Vo leu aria à to copa la teita ;
Vous leur auriez à tous coupé la tête ;
Et poi, saria antra dan leu maison,
Et puis, vous seriez entrés dans leurs maisons ;
Et de leu bin aria prai à foison.
Et de leur bien vous auriez pris à la foison.
44
Vos avia dai pè devan sen Altesse
Vous aviez dit par devant son Altesse
Que vo n’aria pedia ne tandresse,
que vous n’auriez ni pitié ni tendresse
Que vo volia tüa gran et peti,
Que vous vouliez tuer grands et petits,
Nos eitranglia et fare to mori.
Nous étrangler et nous faire tous mourir
45 On vo barra dé courdé apreiaye,
On vous donnera des cordes apprêtées,
Que saron bin tordüe et bin felaye ;
Qui seront bien tordues et bien filées,
U bin petou, salada de Gascon :
Ou bien plutôt, salade de Gascon ;
La courde u cou pèdezo le manton.
La corde au cou par-dessous le menton.
Dans une version
dite « de Confignon », et due à Mme Compagnon, bonne catholique, le
terme original de « Sa Satanité » a été abusivement traduit par
« Sa Sainteté ».
Une « salade
de Gascogne » se dit, selon Littré, du chanvre qui sert à faire les
cordes pour pendre. Frédéric Mistral donne la même explication.
46
Tabazan vin an gran manifissance,
Tabazan vint en grande magnificence,
Et i leu fi à to la reverance ;
Et il leur fit à tous la révérence
I tenivé le sapé à la man :
Il tenait le chapeau à la main :
« Que venia-vof aré icè, galants ? »
« Que veniez-vous faire ici, galants ? »
47
« nO vegnivon pèfare santa massa
“Nous venions pour faire la sainte messe
A San Pirou, le pe yo de la vella,
A Saint-Pierre, le plus haut de la ville,
A San Zarvai et poi à San Zarman ;
A Saint-Gervais, et puis à Saint-Germain,
Ouai, sanfailli, monsu le Tabazan. »
Oui, sans faillir, Monsieur le Tabazan.
48
« Passa devan, ze vo la derai bella,
« Passez devant, je vous le dirai belle,
Quan vo sari u sonzon de l’eitiella !
Quand vous serez au somment de l’échelle !
U bin petou, y sara lou corbai.
Ou bien plutôt ce seront les corbeaux.
Vade-vo pas cui vos attandon lai ? »
Voyez-vous pas qu’ils vous attendent là. »
49
An vaiquia za onna terriblia tropa !
En voici déjà une terrible troupe !
Lou vaide-vou lai qui son assanblia ora ?
Les voyez-vous qui sont déjà rassemblés là ?
En vo mezan, i santeron : « Cro, cro !
En vous mangeant, ils chanteront : « Cro, cro !
Vo chouanti bin lé ravé u barbo. »
Vous sentez bien les raves bouillies. »
50
I desivon : « Santa Vierze Maria,
Ils disaient : « Sainte Vierge Marie
Qu’y vo plaisé de no avai pedia ! »
Qu’il vous plaise d’avoir pitié de nous ! »
Tabazan di : « La paceance me per,
Tabazan dit : « Je perds patience ;
Moda dansi onna allemande an l’er !
Allez danser une allemande en l’air.
Les raves au barbot étaient des raves bouillies entières. Une soupe cuisant au gros barbot, c’est-à-dire à gros bouillons, était une soupe à l’eau. Le terme actuel « barboter »vient de là.
51
Que dera-t-ai, voutron Duc de Savoye ?
Que dira-t-il votre duc de Savoie ?
I meudera le béluar de loye ;
Il maudira le boulevard de l’Oie ;
Ze craye bin qu’i mourra de regret
Je crois bien qu’il va mourir de regret
De vo vi to pandu à on gibet.
De vous voir tous pendus à un gibet.
52
Vos devria bin avai de la vergogne
Vous devriez bien avoir de la vergogne
De me vegni bailli tan de besogne,
De venir me donner tant de besogne,
Car ze m’an vai vo deiveti to nu,
Car je m’en vais vous dévêtir tout nus,
Et vofaré à to montra le cu.
Et à tous vous faire montrer le cul. »
53
Y an avai yon qu’avai la barba rossa,
Il y en avait un qui avait
barbe rousse,
Qe fi quasi rire tota la tropa ;
Qui fit presque rire toute la troupe ;
I desivé qu’i ne volive pas
Il disait qu’il ne voulait pas,
Pè on valet, eitre tan yo monta.
Par un valet être si haut monté.
54
Mai Tabazan, que perdive paciance,
Mais Tabazan, qui perdait patience,
Cheuta dessu, et poi aprè l’eitranglie :
Sauta dessu, et puis après l’étrangle
« Mourta la béque, et mourta le venin !
« Morte la bête et mort le venin !
Te ne faré zamai ne ma ne bin ! »
Tu ne feras plus jamais ni mal ni bien ! »
55
On leu trova dé beliet dans leu fatte,
On leur trouva des billets dans leurs poches,
Qu’is avion prai, afin qui lou sarmasse,
Qu’ils avaient pris, afin qu’ils les charmassent ;
Mai le sanno n’étive pas preu for
Mais le charme n’était pas assez fort
Pé lou povai garanti de al mor.
Pour les pouvoir les garantir de la mort.
Qui avait la barbe
rousse ? Chaffardon, gentil-homme savoyard et intime du duc. Avec le baron
de Sonnaz et d’Attignac, il avait poussé au début de l’attaque jusqu’au
Molard et à la Fusterie, constatant que les Genevois dormaient et ne se
doutaient de rien. On les retrouva cachés dans une étable.
« Morte la Bête,
mort le venin » était un proverbe connu. Il se pourrait toutefois que la
véritable traduction soit « amorta », qui veut dire éteindre
« le poison »
56
Is avion vu cori dé livre bliansse,
Ils avaient vu courir des lièvres blancs,
Dé petité asse bin que dé grande,
Des petit aussi bien que des grands,
Que ne fassion que toma et veri :
Qui ne faisaient que tourner et virer :
Firon manqua le cœur à Dalbigni.
Ils firent manquer le cœur à d’Albigny.
57
I priron bin ona tala épovanta
Ils prirent bien une telle épouvante
Que la Joanesse avoi tota la banda,
Que la jeunesse avec toute la bande
Vattevillé,poi après Dandelo,
Vatteville, puis après d’Andelot,
Fouyivon to queman fon lou levro.
S’enfuyaient tous comme font les levrauts.
58
Sen Altessé asse bin s’anfouyive
Son Altesse, aussi bien, s’enfuyait
Et coudavé qu’aprè lui on corrive,
Et croyait qu’après lui on courait,
Don il était queman désespéra,
Ce dont il était comme désespéré,
Ne sassan plié de quin couté alla.
Ne sachant plus de quel côté aller.
59
I desivé : « La poura matenaye !
Et il disait : « La pauvre matinée !
Ma noblessé sara désonoraye
Ma noblesse sera déshonorée
D’eitre passa pè la man dé cortio,
D’être passée par la main des courtauds,
Ancora pi, pé cela du borrio.
Encore pis, par celle du bourreau.
60
Que dera-t-ai, celi gran rai de France,
Que dira-t-il, ce grand roi de France,
Lou Hollandai et le price d’Orange !
Les Hollandais et le prince d’Orange !
Que deront-ai ancora luos Angloi !
Que diront-ils encore les Anglais
I se riron de gran Duc de Savoi !
Ils se riront du grand duc de Savoie !
Qu’était ce « rossoli » censé réconforter le duc de Savoie ? Une liqueur composée d’eau-de-vie brûlée, de sucre, et du jus de quelques fruits doux, notamment la poire.
61
Ze sai surprai d’onna granda tristesse
Je suis pris d’une grande tristesse
D’avai perdu la flieur de ma noblesse.
D’avoir perdu la fleur de ma noblesse.
Le cœur me fau, vegni me secori,
Le cœur me manque, venez me secourir,
Aporta-mé on pou de rossoli.
Apportez-moi un ppeu de rossolis.
62
M’enfrémerai to solet dan ma sambra :
Je m’enfermerai tout seul dans ma chambre :
La vergogn n’an sara pas se granda ;
La vergogne n’en sera pas si grande ;
Zefrémerai la pourta du sâté,
Je fermerai la porte du château,
Qu’on ne verra zin de zeur à travé.
Qu’on ne verra point de jour à travers.
63
Iqué dedian, ze farai pénitance :
Ici dedans, je ferai pénitence :
De tranta zeur ne mézerai pedance,
De trente jour ne mangerai pitance
Segno qu’y sai dé ravé u barbo,
Sinon des raves bouillies,
Trémé de tiu avoi dés escargo.
Trognons de choux avec des escargots. »
64
Soissante-cha teite is on lassia
Soixante-sept têtes ils ont laissées,
Que le borrio a copa et transsia,
que le bourreau a coupées et tranchées
Pè lé bouta su dou u trai tiévron,
Pour les mettre sur deux ou trois chevrons,
Pè lé montra à celeu que veudron.
Pour les montrer à ceux qui voudront.
65
On vo dera que tota la preitraille
On vous dira que toute la prêtraille,
Pré de Tonon, u covan de Ripaille,
Près de Thonon, au couvent de Ripaille,
Y firon lai leu conspiracion
Firent là leur conspiration,
Mai le bon Di rompi leu trahison.
Mais le Bon Dieu rompit leur trahison.
66
Il a fai
vi qu’avoi on pou de paille
Il a fait voir qu’avec un peu de paille,
I povivé ranvarsa la canaille
Il pouvait renverser la canaille
Que vegnivé profana son Sain Non,
Qui venait profaner son Saint Nom,
Et se moqua de la religion.
Et se moquer de la Religion.
67
Pè sous anfan il a de la tendresse
Pour ses enfants il a de la tendresse,
A bin volu se bouta à la brèche
A bien voulu se mettre à la brèche
Et ranversa lous ennemi mordan
Et renverser les ennemis mordants,
Que vegnivon fare lous arrogan.
Qui venaient faire les arrogants.
68
Dedian sa man il y tin la victoire,
Dedans sa main il tient la victoire,
A lui solet en démure la gloire.
A lui seul en demeure la gloire.
A to zamai son Sain Non sai begni !
A tout jamais son Saint Nom soit béni,
Amen, amen, ainsi, ainsi soit-y !
Amen, amen ainsi, ainsi soit-il !
Le « Cé qu’è
lainô » constitue un document-charnière, illustrant la lutte qui était
engagée depuis des siècles entre le patois et le français (la première
charte genevoise rédigée en français, et non en latin, date de 1260). Son
auteur n’a pu être qu’un témoin oculaire de l’Escalade : tous les détails
sont vrais. Un déséquilibre est néanmoins évident : sur 68 strophes,
une trentaine sont consacrées à l’exécution des prisonniers.
Une chose reste sûre :
le « Cé qu’è lainô » est postérieur au premier récit de
l’Escalade, le « Vray Discours de la miraculeuse délivrance ». En
effet, certaines expressions de celui-ci sont presque reprises textuellement par
la chanson : « Celuy qui réside aux cieux se rit et se moque des
entreprinses de grands… »(premier couplet). « Dieu donc en soit la
seule gloire » (dernier couplet). Ce n’est ainsi pas sans raison
qu’elles ont été choisies pour devenir le chant national genevois, cette
courte sélection ( trois strophes sur quatre remercient Dieu), se résumant
toutefois à une action de grâces